Afrique: «Les prêts adossés aux ressources naturelles ont aggravé l’endettement»

RFI Par :Laurent Correau Pourquoi y a-t-il autant d’opacité au sujet des prêts gagés sur les revenus futurs du pétrole ou des minerais ? C’est en substance la question que l’Institut de Gouvernance des Ressources naturelles pose dans son dernier rapport. Dans ce texte qu’elle vient de publier, l’organisation s’alarme de la manière dont ces prêts échappent à tout contrôle… alors qu’ils créent pour plusieurs pays de graves risques de surendettement. Pour en parler, Hervé Lado, le directeur-pays de cette ONG pour la Guinée est l’invité Afrique de RFI.

RFI : Quel est le problème avec les prêts adossés aux ressources naturelles ?

Hervé Lado : Les prêts adossés aux ressources naturelles ont pu aggraver le niveau d’endettement, la crise financière dans un certain nombre de pays, comme le Congo-Brazzaville ou le Soudan du Sud. Le premier problème, c’est un problème de gouvernance. Les deux tiers des prêts qui ont été accordés l’ont été à des pays au niveau de gouvernance faible ou médiocre. C’est-à-dire que la capacité à gérer efficacement au bénéfice des citoyens et de manière transparente n’est pas garantie. Le deuxième problème que je peux souligner est celui du manque de concurrence sur le marché des prêts adossés aux ressources. C’est-à-dire clairement que ceux qui accordent ces prêts sont peu nombreux. Plus de la moitié des prêts adossés aux ressources accordés à l’Afrique l’ont été par deux entités chinoises qui sont des banques publiques : la Banque de développement de Chine et Eximbank China. On va se retrouver sur un marché non concurrentiel avec les prêts adossés aux ressources.

Donc ces prêteurs sont en position de force quand ils négocient avec les États ?

Exactement. Les États qui empruntent vont emprunter à des niveaux qui auraient pu être meilleurs avec des options alternatives.

 
 

Justement, dans le rapport que vous présentez, vous avez étudié 30 prêts africains adossés à des ressources naturelles. Qu’est-ce qui ressort de ces 30 prêts ?

Le problème majeur va être celui de la transparence et celui de la redevabilité. On n’a pas accès aux informations qui entourent les conditions de prêts, même sur des informations basiques comme le taux d’intérêt, donc le coût pour l’État emprunteur. On se retrouve donc dans une situation où ces prêts sont souscrits par des sociétés d’État, des secteurs miniers ou pétroliers, et sont gérés de manière extrabudgétaire.

Pour vous, ce manque de transparence est-il quelque chose de suspect ?

Dans plusieurs cas, il y a des faits de corruption. C’est le cas notamment au Congo-Brazzaville où le négociant de pétrole est accusé d’avoir soudoyé des agents publics, notamment pour faire accepter les conditions du prêt adossé aux ressources.

Dans votre étude, vous pointez le fait que des sociétés de négoce pétrolier sont engagées dans ces procédures de prêts. Qu’est-ce qui pose problème avec ces sociétés pétrolières dans ce marché du prêt financier ?

Les prêts adossés aux ressources fournis par les négociants pétroliers sont beaucoup plus exigeants, beaucoup plus chers. Les négociants pétroliers prêtent à des niveaux beaucoup plus élevés, en termes de taux d’intérêt, mais également des échéances beaucoup plus rapprochées en termes de remboursement. Il y a le cas de Glencore au Tchad. On se souvient bien des négociations qui ont lieu en 2016, 2017, à la renégociation justement du contrat entre la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT), et Glencore qui a permis au Tchad d’assouplir justement les conditions de paiement et notamment d’indexer d’une certaine manière le rythme de remboursement au cours du pétrole. L’Angola est très concerné également par les contrats avec les négociants pétroliers. Mais clairement, près de la moitié des prêts adossés aux ressources en Afrique viennent des négociants pétroliers.

Est-ce que vous diriez que ces prêts adossés aux ressources naturelles ont créé des situations de surendettement en Afrique ?

Clairement, oui. Au Soudan du Sud, entre 2017 et 2018, le remboursement des avances pétrolières représentait jusqu’à 95% des recettes pétrolières. C’est-à-dire que globalement, l’ensemble des revenus qui viennent du pétrole du Sud Soudan, sur cette période, servait à rembourser les avances pétrolières, laissant peu de marge pour financer d’autres projets inscrits dans le budget de l’État.

Quel a été plus particulièrement le problème en Guinée ?

Dans le cas de la Guinée, on est plutôt sur une situation d’opacité. C’est-à-dire qu’un prêt de 20 milliards de dollars, accordé en 2017 par la Chine sur 20 ans, n’a pas encore fait l’objet de divulgation des différentes conditions, notamment le taux d’intérêt, le schéma de remboursement, le coût pour l’État, alors que les projets miniers qui sont liés à ce prêt sont déjà en cours. Il y a trois entreprises chinoises qui sont liées à ce prêt, qui sont déjà sur le terrain. Il y en a une qui produit déjà, CDM Henan, une deuxième qui a commencé à produire cette année, Chinalco, et puis une troisième, State Power Investment Corporation (SPIC), qui va produire très prochainement.

Quelles sont les solutions que vous préconisez ?

Les solutions tiennent en trois points : prudence, transparence et redevabilité. Prudence sur les conditions d’emprunt. Ces prêts-là doivent être inscrits au budget de l’État de manière à avoir une vision globale au niveau du ministère des Finances, et peut-être de l’Assemblée nationale. Et il faut divulguer les informations sur les accords et l’exécution de ces accords. Parce que ces accords engagent les citoyens et l’État sur plusieurs décennies et devraient faire l’objet d’une divulgation large.

Hervé Lado, directeur-pays de l'Institut de Gouvernance des Ressources Naturelles en Guinée.
Hervé Lado, directeur-pays de l’Institut de Gouvernance des Ressources Naturelles en Guinée. resourcegovernance.org

 

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