Pesticides: les bons et les mauvais élèves au sein de l’Union européenne

Pesticides: les bons et les mauvais élèves au sein de l’Union européenne

21 juin 2021 0 Par khalil

Dimanche 13 juin 2021, les Suisses refusaient par référendum l’interdiction des pesticides de synthèse. Quelques jours avant, les députés européens approuvaient quant à eux à une large majorité une résolution réclamant à l’Union européenne d’interdire le glyphosate. Pourtant, les 27 n’ont pas tous la même politique vis-à-vis des produits phytosanitaires. Tour d’horizon des disparités.

Glyphosate, néonicotinoïdes, chlordécone… Ces noms barbares sonnent aujourd’hui de manière plus ou moins familière à l’oreille… Et pour cause, ces molécules sont fréquemment au cœur de l’actualité et font l’objet de plus en plus d’études, qui les ont placées au cœur du débat public. Combinées les unes avec les autres, elles sont utilisées pour créer des pesticides de synthèse, produits chimiques fabriqués en laboratoire pour protéger les cultures agricoles. Ce sont des herbicides (contre les mauvaises herbes), des insecticides (contre les insectes), des fongicides (contre les champignons)… Avec les années, les enjeux majeurs du danger qu’ils pouvaient représenter pour l’environnement et la santé publique ont entraîné des réactions politiques jusqu’aux plus hautes sphères européennes Déjà en 2009, la Commission européenne imposait aux pays membres de fixer des objectifs pour réduire leur utilisation. Or, douze ans plus tard, les avancées sont très inégales selon les pays de l’Union.

De timides interdictions

Certains États membres ont déjà appliqué des mesures de réductions drastiques, par exemple pour l’herbicide le plus utilisé au monde, le glyphosate. Dans le peloton de tête : le Duché du Luxembourg. Depuis le 1er janvier 2021, le glyphosate n’est plus le bienvenu dans le petit pays de 600 000 habitants. Au Danemark, pays dans lequel l’agriculture représente deux tiers de la surface cultivable totale, il est interdit de pulvériser du glyphosate sur de nouvelles terres, pour éviter de contaminer une zone plus large. Vient ensuite l’Autriche qui, sans une faute de procédure, l’aurait également interdit sur son sol pour 2021, ainsi que l’Allemagne, qui prévoit de limiter son usage d’ici à 2023.

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Si la France fait partie des pionniers européens de la lutte contre les pesticides, les paroles et promesses ne sont pas encore vraiment suivies d’actes. Depuis le plan Ecophyto de 2008, le pays a interdit une trentaine des produits phytosanitaires les plus néfastes et banni l’utilisation du glyphosate dans les espaces publics, les jardins privés et certaines zones agricoles. Mais le gouvernement s’était également engagé à réduire de 50% l’usage des pesticides d’ici à 2018, sans succès. À l’occasion d’un nouveau plan Ecophyto II+, l’État s’engageait à sortir du glyphosate « pour une majorité d’usages » d’ici à 2020 et il a finalement été décidé de repousser l’objectif à 2025 pour l’ensemble des pesticides. « Nous avons le meilleur objectif de tous les pays de l’Union européenne, le plus ambitieux, mais il ne produit pas de résultat. On n’a pas diminué l’usage des pesticides depuis lors, on a même légèrement augmenté », assure François Veillerette, porte-parole de l’ONG écologiste

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Repenser la chaîne alimentaire et le lien au produit

« Nous avons très peu d’outils au niveau européen pour comparer les pays entre eux et comprendre ce qu’il se passe dans chacun. Les situations sont différentes », explique Philippe Baret, chercheur à l’Université de Louvain, à la tête de Sytra, un groupe de recherche sur les transitions agricoles. Selon le type de culture dominante, un pays aura besoin de plus ou moins de produits phytosanitaires. L’élevage en demande par exemple très peu, contrairement à la viticulture intensive.

« Mais au niveau des actions et de la réflexion, de la volonté politique, il y a quand même de bons élèves », ajoute le chercheur qui vient de contribuer à une étude sur le glyphosate, notamment réalisée avec l’Institut National de la Recherche Agricole (INRAE). Selon lui, ces bons élèves pourraient être par exemple le Danemark, qui fait « un travail de fond sur les risques liés aux pesticides », l’Autriche qui a développé « une grande capacité en termes de bio » ou encore l’État de Bavière, en Allemagne, qui a multiplié les campagnes de communication en faveur du bio pour développer le marché et créer une dynamique d’agriculture locale, en se passant « quasi totalement de pesticides ».

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« En France, l’erreur a été de centrer la question sur la parcelle agricole », explique Philippe Baret. Pour le chercheur, pour qu’un pays puisse diminuer ou interdire les pesticides sur son sol, il faut d’abord repenser la chaine alimentaire et le lien au produit : « C’est très difficile d’agir uniquement sur le secteur agricole sans l’accompagner d’une chaîne vertueuse. On met le secteur agricole en face d’une double contrainte : ils doivent réduire les pesticides, mais le marché leur demande de continuer à les utiliser ».

« C’est plus facile pour certains pays que pour d’autres »

Il existe, en Europe, des pays qui n’ont pas encore pris de mesures pour lutter contre les pesticides, mais il est aujourd’hui difficile de connaître les raisons précises de ces réticences. Influence des lobbys, création d’emploi, concurrence européenne, manque de propositions d’alternatives ou de subventions… Le verrouillage de la transition écologique peut être lié à de nombreux facteurs. La prédominance, dans certains pays, de secteurs dont l’exploitation à grande échelle nécessite ces produits, comme la viticulture, est aussi déterminant, selon Philippe Baret : « Le Luxembourg fait du lait, qui ne nécessite pas de glyphosate. C’est plus facile pour certains pays que pour d’autres ».

« L’un des arguments des pro-glyphosate est le manque d’alternatives et au bout d’un moment, il ne sera plus crédible »assure le chercheur belgeEntre les cultures bio plus raisonnées et les pesticides d’origine naturelle, de nombreuses alternatives existent déjà et davantage d’idées devraient émerger de la stratégie « Farm to Fork » (de la ferme à la fourchette), testée par l’Union européenne dans le cadre du pacte vert pour l’Europe, pour proposer un modèle d’alimentation européenne quasiment sans pesticides. Mais cette « stratégie » n’est pas contraignante pour les États, qui pourront faire le choix de ne pas suivre ces recommandations.

Un problème de « compétence »

« C’est une question de compétence. L’UE a le pouvoir législatif d’intervenir sur les molécules et les États membres sont compétents pour autoriser ou interdire les produits, conçus à partir de l’assemblage de plusieurs molécules », déplore Éric Andrieu, député européen en charge des questions d’environnement et ancien président de la Commission d’enquête « Pesticides » (en 2018), qui milite pour que les deux dépendent de la compétence de l’Union : « On peut avoir une molécule « non dangereuse » et un produit in fine qui est très dangereux. Donc, il va falloir harmoniser entre les deux niveaux, national et européen ».

Pourtant, l’ambition est là. En mai 2020, la Commission européenne a rejoint l’objectif français en projetant une réduction de 50% de l’utilisation des pesticides en Europe, mais elle d’ici à 2030. Le prochain véritable défi aura lieu le 15 décembre 2022, date à laquelle les pays membres de l’UE devront décider du renouvellement du glyphosate pour cinq nouvelles années. À ce sujet, Philippe Baret est confiant : « La sensibilité aux enjeux écologiques monte. On a déjà basculé dans nos têtes, il faut maintenant basculer avec les jambes. ».