Diobass : une communauté, plusieurs ethnies

Diobass : une communauté, plusieurs ethnies

29 septembre 2021 0 Par khalil

Rien que le nom Diobass fait penser à l’ethnie sérère. Certes, ils sont les premiers habitants dans cette localité, mais ils y vivent en très belle harmonie avec les Wolofs, les Mandingues, les Toucouleurs etc. Et presque tout le monde jure sur « Roog » et raffole du « Nguel ».

Tatène Sérère, Tatène Toucouleur, Tatène Bambara. Trois villages dans le Diobass, un même nom, des valeurs culturelles quasi-similaires et sont habités par des ethnies différentes. Dans ces hameaux, la plupart des habitants sont polyglottes. Bien que fortement enracinées dans leurs valeurs ethniques, ces populations sont toutes ouvertes à la culture sérère et adorent le « Nguel » (une musique sérère rythmée par la cadence des tams-tams, des calebasses et de la guitare maintenant pour se coller à la modernité). Les Sérères sont les premiers habitants de cette localité. Tous les autres sont leurs hôtes. Il se raconte que le village de Tatène Bambara a été créé en 1865 par un certain Birama Cissokho, un Bambara originaire du Mali qui est passé par le Fouta avant de venir s’installer à Tatène pour pratiquer l’agriculture et apprendre le Coran. Ainsi, les Sérères lui ont légué des terres pour qu’il s’y installe avec sa communauté. « Dans cette zone, nous vivons en parfaite harmonie, dans le respect mutuel. Nous sommes différents sur le plan ethnique, mais nous sommes une seule et même communauté. J’habite à Tatène sérère qui, d’ailleurs, selon les vieux, est le premier village fondé dans le Diobass. Mais, j’ai des amis et des fans à Tatène Toucouleur et à Tatène Bambara. Ils adorent tous ma musique et m’invitent souvent à des prestations dans leurs villages », souligne Alioune Sène, artiste, auteur, compositeur, arrangeur à Tatène Sérère. D’ailleurs, il est l’un des artistes les plus en vue de cette localité. Sérères, Wolofs, Toucouleurs, Mandingues dansent tous au rythme du « Nguel ». « Bien qu’ayant une prédominance sérère, le slogan de la radio communautaire Diobass Fm, c’est la diversité culturelle. Chacun à son mot à dire, mais tout le monde aime la culture sérère, particulièrement le ‘‘Nguel’’ », mentionne Babacar Sène, Directeur de la radio communautaire sise à Notto Diobass.

 Sur le plan religieux, ce sont les Bambaras qui dirigent. Pour preuve, l’imam de la localité est de Tatène Bambara. Mais, sur le plan culturel, ce sont les qui Sérères dominent. Alioune Sène joue un rôle central dans l’animation culturelle de la zone. Il a commencé le folklore sérère depuis 1998. Il est à l’aise aussi bien avec un instrument traditionnel qu’avec une guitare qu’il a appris à jouer  en 2000 à Dakar. Alioune a aussi titillé le Reggae. « Je suis à la tête d’une troupe musicale qui compte près de 25 personnes. Les gens nous engagent parfois dans des soirées « Nguel » ou lors des cérémonies familiales aussi bien à Tatène Sérère qu’à Tatène Bambara et Tatène Toucouleur. Pour te dire qu’ici, tout le monde aime le folklore sérère surtout si c’est accompagné de guitare », se réjouit le musicien. Selon lui, sa maison familiale fait partie des trois premières concessions du village de Tatène Sérère. À en croire l’artiste, « Nguel » vient de la déformation du mot sérère « Ngal » qui signifie place publique ou lieu de rassemblement. « Dans les villages sérères, il y avait toujours un lieux où les vieux se rassemblaient pour discuter des problèmes de la communauté et prendre des décisions.  Et jusqu’à présent, le « Nguel » en tant qu’art a des vertus mystiques. Il permet d’unir les gens. S’il est fait comme cela se doit, il ne peut pas être une source de division. C’est pourquoi un chanteur  de « Nguel » doit toujours être un unificateur », estime Alioune Faye.

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Une éducation et des pratiques culturelles qui résistent au temps

Dans le Diobass, les pratiques culturelles occupent une place importante en milieu sérère. Elles ont des vertus mystiques et même protectrices. « Autrefois, en cas de pandémie, comme la peste ou même le coronavirus, les vieux des villages sérères se regroupaient aux « Ngal » (Places publiques), pour protéger les villages  avec des pratiques mystiques. Cela se fait jusqu’à présent dans certains bourgs. Dans la culture sérère, tout est beauté. Tout est art. Tout est mystique. Et c’est même conforme aux valeurs islamiques », explique Alioune Sène.

À travers la culture, on apprend, selon lui, aux adolescents qui entrent dans l’âge adulte le savoir être, des valeurs pour qu’ils puissent assumer leurs responsabilités d’hommes. C’est le cas dans les « Leul » (cérémonie initiatique à travers laquelle l’adolescent entre dans la « case des hommes », Ndlr). « Il y a un « Nguel » spécial pour les « Leul ». Dans ces lieux d’éducation, il  est interdit d’insulter, de se battre. Aucune femme ne peut quitter son domicile conjugal durant cette période et toutes celles qui étaient parties reviennent. Sinon les gens iront les chercher, et ce ne sera pas de la plus belle des manières », révèle le musicien.

Propos que confirme Matar Faye, chef du village de Palam Thioyane. « Quand on instaurait le « Leul » en milieu sérère, il n’y avait ni école française ni « daara ». Il ne fallait pas laisser les enfants entre les champs et les parcours du bétail seulement. Il nous fallait un cadre où apprendre à nos enfants les bonnes manières, comment ils doivent se comporter vis-à-vis de leurs parents, de la communauté. Dans ces lieux, on n’y entre pas avec des chaussures, avec une souillure. On n’y profère pas d’injures, il n’y pas d’abandon de domicile conjugal durant cette période », appuie le « Lamane » de Palam Thioyane.

Alioune Sène conclut qu’un bon Sérère est une personne bien éduquée, un modèle pour la société. « Cela a fait que jusqu’à présent, les gens ont confiance aux Sérères. J’ai fait beaucoup de localités au Sénégal et dans la sous-région, mais à chaque fois que je me présente, les gens disent que celui-là est un Sérère, il est digne de confiance. Cela est dû à l’éducation reçue de nos parents et de notre communauté », se félicite le chanteur.

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Le Diobass, une terre de refus de la domination

En plus d’être une terre de culture, le Diobass est aussi une terre de refus. Malgré sa proximité avec les anciens royaumes du Cayor et du Baol, cette partie du département de Thiès n’a jamais été conquise. Et ce ne sont pas les tentatives qui ont manqué. « Tous les Rois qui ont essayé de conquérir le Diobass ont échoué.  D’ailleurs, Diobass vient de la déformation de  « Diou bass », qui veut dire « plonger l’arme dans le sable et tirer ». Les gens n’avaient pas besoin de munitions. Ce sont les grains de sable qui constituaient leurs balles », soutient Alioune Sène. Non sans oublier l’histoire de Mbit Seck, celui qui attirait les ennemis dans les embuscades. « Personne ne pouvait le tuer par balle. Sur le champ de bataille, c’est lui qui se montre pour que le camp adverse le pourchasse. Une fois à Sangué, là où était construite la fortification, le reste du groupe sortait pour prendre par surprise l’ennemi et le massacrer. Mbit était blindé mystiquement », raconte l’artiste.

Il y avait aussi Roog Raban qui, depuis Palam, pouvait alerter tout le Diobass à l’approche de l’ennemi avec un seul cri. Selon son petit-fils, Ndiangane Faye, chef du village de Palam Roog, il a même été convoqué, au temps colonial, par le Gouverneur de l’Aof au bureau de Saint-Louis. « Des gens sont allés dire au Gouverneur qu’il y a à Palam une personne qui avait des cornes. Et le gouverneur l’a convoqué pour en avoir le cœur net. Quand il est venu répondre, l’autorité coloniale  s’est rendue compte qu’il ne portait pas de cornes et qu’il avait été induit en erreur. Ainsi, il l’a laissé rentrer, non sans lui proposer auparavant un poste de chef de canton ; ce qu’il a décliné. Mon grand-père, tout ce qu’il voulait, c’était d’être chef de village », relate Ndiangane Faye.

D’après Cheikh Tidiane Faye, animateur culturel, le Diobass comporte jusqu’à présent des zones rouges où aucune autorité n’ose poser les pieds de peur d’être dégradée. C’est le Pout Ndoff, Teup Dal, etc.  « Il y a aussi un puits à Baback qu’aucune autorité n’ose approcher », ajoute Cheikh Tidiane. Comme quoi le Diobass a toujours ses mystères.